Incendies et la Guerre du Liban

Wajdi Mouawad est un auteur libano-canadien. Son œuvre Incendies semble parcouru de thème lié à son histoire personnelle. En effet même si à travers ses procédés stylistiques qui tendent à donner un cadre universel et intemporel à l’œuvre, il est difficile de ne pas y voir les empreintes des évènements qui ont troublé l’histoire de son pays natal.

Le fait de se pencher sur cette histoire permet de mieux saisir les thèmes qui parcourt Incendies, et de mieux saisir les symboles présents dans l’œuvre.

 

I/ Naissance du Liban

 

L’empire ottoman s’écroule à la fin de la première guerre mondiale. Cette déliquescence de l’empire pose la question de savoir quels états doivent émerger. De nombreuses ethnies, cultures et religion sont présentes au Mont-Liban (région géographique marquée par les montagnes). Les Druzes sont des musulmans. Comme on peut le voir le territoire est très émiettes entre ces différentes communautés. Les Chrétiens maronites sont majoritaires. Les maronites à l’époque demandent aux Français la constitution d’un état libanais. Ils sont prêts à accepter la présence militaire française. Les Syriens eux, poussent à la formation d’une grande Syrie qui engloberait Palestine, Syrie, Mont Liban et Hedjaz. Face à la présence britannique dans la région, Clemenceau donne raison aux Maronnites. Il s’assure ainsi une base arrière et contre une expansion possible des britanniques. Le Grand Liban est formé en 1920.

Beyrouth, au Liban, devient la capitale de la mandature française à partir de 1920. La région y est donc francophone. En 1926 une République y est constituée.

Durant la deuxième guerre la région est dirigée par la France de Vichy. Elle doit faire face aux incursions à la fois des Britanniques et des nationalistes libanais. En 1943 le Liban déclare son indépendance en plein milieu de la guerre …

 

II/ Le Liban face au monde Arabe

 

Le Liban apparait comme un pays particulier puisqu’il est dirigé par des Chrétiens, pourtant minoritaire dès sa création. Néanmoins le pays doit composer avec un voisin beaucoup plus gênant : Israël. Néanmoins la constitution de 1943 reconnait que le Liban est un pays arabe.

De 1952 à 1958 le Liban est dirigé par Camille Chamoun. Il s’agit d’un chrétien maronite. Sous sa présidence les relations avec les anciens pays occidentaux restent fortes. Plus grave, il exclue les non maronites de l’exercice du pouvoir. La République libanaise glisse doucement vers un régime autocratique.  En 1958 il cherche à modifier la Constitution pour pouvoir se présenter une 3e fois. Quelques jours plus tard un journaliste de l’opposition est assassiné ! Chamoun est perçu comme celui qui l’a commandité. La rue s’enflamme. Le président annonce qu’il refuse de se présenter pour calmer les insurgés mais rien n’y fait ! Les Usa sont obligés d’envoyer l’armée pour calmer le jeu. Un président arabe, Fouad Chehab est élu.

En 1970 (après la guerre palestino-jordanienne), le Liban compte 450 000 réfugiés palestiniens. Soit un quart de la population du pays ! Leur présence déstabilise la société libanaise. Déjà composite, la violence devient à partir de 1971 une composante de la société. Le sud du pays est occupé en majorité par des Palestiniens. C’est le Fatha. Ailleurs dans le pays ils se répartissent dans des camps de réfugiés.

 

Les Chiites, qui s’appuient sur leur église, crée un mouvement politique, l’Amal. Elle est aussi composée d’une milice militaire. Le mouvement est soutenu par la République islamique d’Iran.

Les Druze, eux, suivent plutôt le parti progressiste libanais. Laïque et socialiste, le parti est proche de  l’URSS et fait partie de l’internationale. Ce mouvement soutient les Palestiniens.

Enfin la droite libanaise, formée principalement du Front libanais (Camille Chamoun président de 52 à 58 …) est hostile à la présence Palestinienne. Les Chrétiens sont de loin minoritaires désormais. Les Chrétiens redoutent de changer les institutions qui leurs sont favorables. Se sentant menacés aussi par la poussé de l’arabisme dans toute la péninsule. Ils décident donc de créer des milices armées pour se protéger comme les Phalanges.

 

La situation, tendue, explose le 13 avril 1975. Après que des phalangistes brûlent un bus où se trouvent des Palestiniens.

Les milices s’affrontent dans Beyrouth. Difficile de dire à quels camps appartiennent chacun. Des tireurs embusqués sur les toits se mettent même à tirer sur des passants …

Début 1976 la guerre déborde. On s’en prend désormais aux camps Palestiniens (Karantina, Tel Al-Zataar …). En représailles, les Palestiniens massacrent des chrétiens (Damour). Les populations libanaises bougent. On a une recomposition territoriale. Les Palestiniens se lancent à l’assaut des Chrétiens dans le Mont-Liban. Acculé, ils demandant l’aide de l’armée syrienne qui rentre dans le pays en 1976. Un cessez le feu est trouvé. Après un an et demi de guerre on compte 65 000 victimes.

Mais la guerre est loin d’être finis. Le nouveau président ne parvient pas à désarmer les différentes milices. La violence reste un ressort de la vie politique libanaise. Des assassinats perpétrés contre les dirigeants des partis affaiblis l’Etat lui-même … Au point que les maronites s’affrontent entre eux ! L’OLP prend le contrôle de la partie musulmane de Beyrouth.

Les forces frontalières (Israël, Syrie) durant cette période tente de calmer les frontières par des opérations militaires. Mais en 1982 Israël lance une attaque ambitieuse. Paix en Galilée. Le but est de déloger l’OLP de Beyrouth et de cesser les activités du Hezbollah (groupe terroriste palestiniens chiites). Les Phalangistes de Bachir Gemayel, trop heureux de pouvoir renverser la situation, soutiennent Tsahal. Condamné par l’ONU, cette dernière envoie une force armée la FINUL pour empêcher l’avancée israélienne. Sans succès. L’OLP est chassé. Bachir Gemayel est élu président.

Mais la situation n’est pas sereine. Les milices continuent à s’affronter. Des villes palestiniennes sont massacrées (Sabra et Chatila). Bachir et 60 de ses partisans sont tués par une bombe.  L’intervention de Tsahal n’a fait que sombrer un peu plus le pays dans une guerre civile. En 1981 à lieu le premier attentat suicide. En 1985 Tsahal se retire des terrains qu’il contrôle.

 

A l’été 1988, aucun consensus ne se fait pour trouver un nouveau président de la République. Michel Aoun est alors chargé de former un gouvernement provisoire, en attendant l’élection du président. Cependant, le président du Conseil, Sélim Hoss, refuse de céder son poste à Aoun. Le Liban se retrouve donc avec deux gouvernements : l’un chrétien, dirigé par Aoun, et l’autre musulman, conduit par Hoss et soutenu par la Syrie.
Mais Aoun fait plus que conduire un simple gouvernement provisoire. Il souhaite restaurer l’indépendance et la souveraineté de l’Etat libanais. Cela passe par le départ des troupes syriennes et le désarmement des milices. Ainsi, le 14 février 1989, Aoun lance l’armée libanaise dans une « guerre de libération » vis-à-vis de la Syrie. Il refuse l’accord trouvé en octobre 1989 à Taëf (Arabie-saoudite) et poursuit la guerre. Il s’attaque également aux Forces Libanaises de Geagea à partir de janvier 1990 pour les forcer à déposer les armes. Cependant, l’armée libanaise est défaite par les troupes syriennes en octobre 1990 et Aoun s’exile en France. Le Liban devra se reconstruire sous la tutelle de Damas. Les troupes syriennes ne se retireront du pays qu’en 2005.

 

III/ Incendies et la guerre

 

Plusieurs symboles dans le film/livre renvoie à la guerre libanaise. Si on prend le film, l’affiche, un premier symbole est visible. Le bus en flamme … En effet l’élément déclencheur des violences à Beyrouth en 1975 est le massacre de Palestiniens dans un bus par les Phalangistes dans un bus. D’autres allusions parsème l’œuvre comme les camps qui font référence aux camps palestiniens.

L’autre symbole visible dans le récit est celui de l’héroïne. Nawal (qui signifie grâce, don …). Dans sa symbolique elle représente la figure maternelle de la Nation. Or on l’a vu en cours, la Nation est souvent identifié à une imagine féminine. De plus le Liban est un pays de culture francophone. Sur les monuments aux morts l’historien Pierre Nora identifie plusieurs types de mémoriaux. Beaucoup mettent en scène la Marianne notamment sur 2 formes. La Mater dolorosa, proche de la pièta. C’est la figure la plus courante. Mais on trouve aussi des figures de la Marianne victorieuse ou en arme. Plus courant pour la 1ere Guerre Mondiale. La figure de la Nation est donc double. Elle peut être à la fois compatissante, généreuse, donner la vie mais à l’inverse elle peut aussi être violente, farouche, courageuse et sanctionner. C’est pourquoi on identifie en fait souvent sous une forme allégorique les nations aux femmes. Cette dualité est en effet en adéquation avec l’image qui est transmis par « la femme » en tant que figure artistique (M. Perrot). On comprend mieux la fin de l’œuvre et comment Nawal arrive à la fois à aimer son fils et le condamner.

 

La figure des deux jumeaux et du troisième fils représentent aussi la nation. Des figures plus individuelles. Qui renvoient en fait aux différentes communautés qui s’affrontent dans la guerre du Liban. Si je reprends mon exemple de monuments aux morts on retrouve parfois cette figure. D’ailleurs c’est ce qui différencie « la nation » et « la patrie ». La Nation est un tout homogène, tandis que la patrie tient compte des particularités. La question est ici de savoir comment les enfants peuvent arriver à vivre en bonne harmonie après toutes ces tragédies … N’oublions pas la phrase de la constitution libanaise qui identifie sa jeunesse à son symbole : le cèdre.

 

Loin d’être anecdotique c’est une question qui traverse en fait le Liban depuis sa création. Comment créer un Etat autonome, viable, tout en arrivant à contenter toutes ces communautés différentes ? Et évidemment sans tomber dans l’horreur et la tragédie ? Cette question est d’autant plus fondamentale que les voisins viennent parasiter tout cela. Les 2 enfants ont des prénoms occidentaux. Derrière tout ça se cache peut-être un message (inconscient ?) de Wajdi Mouawad qui a trouvé refuge dans un pays occidental. Or au niveau politique on a vu le poids qu’on put avoir les puissances occidentales ! L’espoir résiderait dans l’action des pays occidentaux ?