La Grande Illusion

Une petite présentation du contexte historique du film que j’ai présenté au Select à Saint-Jean-de-Luz. Oui je recycle mon travail. Non je n’ai pas honte.

La Grande Illusion est un film réalisé par Jean Renoir en 1937.

Ce film s’inscrit dans un contexte particulier car il est réalisé par un homme qui a connu la 1ere Guerre Mondiale plusieurs dizaines d’années après la signature du traité de Versailles de 1918. Et pourtant il s’agit d’un film qui relate plus fidèlement les réalités de la guerre que d’autres tournés durant la guerre elle-même.

On peut donc se demander en quoi la Grande Illusion nous éclaire sur les événements de la 1er Guerre Mondiale. Quelle vision ont les hommes en 1937 de cette guerre ?

La 1ere Guerre comme toile de fond et inspiration

Qui est le réalisateur de ce film ? A-t-il vécu cette guerre ? S’agit-il d’un témoin qui réalise un film des années plus tard sur un événement qu’il a vécu ? S’agit-il d’un témoignage artistique ?

Réalisateur Jean Renoir est aussi l’un des scénaristes du film.

 

Jean Renoir (1894-1979)

Jean Renoir himself

¨  Jean Renoir est un réalisateur et scénariste français.

¨   Deuxième fils du peintre Auguste Renoir.

¨  En 1914, quand commence la Première Guerre mondiale, il est maréchal des logis au 3e escadron du 1er régiment de dragons

¨  En avril 1915 : fémur fracturé par une balle, lors d’un combat à Gérardmer dans les Vosges

¨  En juin 1915, hospitalisé à Besançon, il apprend la mort de sa mère à l’hôpital de Nice.

¨   En 1916, il retourne au front et sert dans l’aviation.

Jean Renoir est donc bel est bien un témoin de premier plan de la Grande Guerre ayant servi dans l’armée de terre et de l’air.

Photographie d’Armand Pinsard

Si le personnage du lieutenant Maréchal est sujet à débat,  certains historiens avancent l’hypothèse qu’il s’agirait du Général Pinsard. Il n’est alors que lieutenant, tout comme le personnage du film, et connaît les mêmes péripéties. De plus il est un des « as » de l’aviation durant la période 1916 à 1917. Il remporte 27 victoires aériennes et reçoit la légion d’honneur. Jean Renoir, lui-même aviateur, n’a pas pu ne pas entendre parler d’Armand Pinsard. En effet Armand le sauve durant un combat aérien. L’hypothèse semble donc tout à fait crédible. On peut supposer que l’action du film se passe en 1916 ; année de captivité du lieutenant.

De plus une allusion est faite à l’attaque du fort de Douamont dans le film qui eut lieu durant la bataille de Verdun de février à décembre 1916. Le fort connaît des combats violents durant le mois de février jusqu’à sa prise par les Allemands dans la nuit du 25. L’histoire de la grande illusion serait donc fortement inspirée d’événements réels.

L’art durant cette période se caractérise par son pacifisme et cherche à démystifier les héros. On représente le soldat comme un homme blessé et vulnérable. C’est le cas du film J’accuse d’Abel Gance qui date de 1919. Des membres de l’association « les Gueules cassées » jouent même dans le film. Ils considèrent comme un « devoir de mémoire » de faire comprendre aux Français l’absurdité de la guerre. Le film d’Abel Gance raconte comment à son retour un soldat sombre dans la folie (rappelons que la 1er guerre a permis aux scientifiques de « découvrir » l’existence des chocs post-traumatiques).

Un extrait du film J’accuse d’Abel Gance. Les figurants sont d’anciens soldats.

Un pacifisme égalitaire

Le film qui montre la fin de l’aristocratie française et allemande, s’attache à présenter les rapports de force et les affinités entre les différentes classes sociales au-delà des frontières et des conflits. L’idée que la nation française se serait construite dans les tranchées et que l’empire allemand y aurait connu sa fin amenant à la République de Weimar y est aussi présente.

Le film montre que malgré les violences guerrières la fraternisation entre les hommes est possible. Mais les impératifs politiques peuvent pousser à des actes injustes et cruels. Le film semble indiquer comme le montre sa fin que la meilleure position à tenir est la neutralité.

L’année 1937

Or l’année de la sortie du film n’est pas anodine. Elle fait écho à un contexte international agité. L’année précédente l’Espagne rentre dans la guerre civile qui oppose Franquistes et Républicains. Les Etats fascistes comme l’Italie et l’Allemagne soutiennent les Franquistes. La société française est divisée sur la question. La CGT française par exemple adresse son soutien en juillet 1936 au peuple espagnol.

Photographie mise en scène d’une barricade durant la guerre d’Espagne

Mais pourquoi choisir ce film ? Un film aussi ancien ? Et bien parce qu’il marque une évolution dans la représentation de la 1er Guerre Mondiale au cinéma.

Les films sur la première guerre mondiale s’intéressent en général à des aspects précis. On cherche en général à capter la violence du conflit, à le représenter (bhen oui encore aujourd’hui vous aimez quand ça explose de partout dans les films …) et à représenter l’ennemi (histoires d’espionnage, de traîtrise …). Ici on s’attarde sur les relations entre les individus dans un contexte militaire.

Le film s’inscrit dans le contexte de l’après-guerre caractérisé par son pacifisme. D’après un historien (A. Prost) 1 français sur 6 dans les années 20 aurait été dans les associations d’anciens combattants.

L’Etat français, lui, s’oppose à toute intervention. Le 25 juillet 1936 il interdit même l’exportation d’armes vers l’Espagne. C’est d’autant plus étonnant que c’est le Front Populaire dirigé par Léon Blum (1936-1938) qui est alors au pouvoir en France.

Le film La Grande Illusion présente donc un pacifisme qui fait écho à cette situation. La guerre ne permettra pas de rapprocher les classes sociales. Le pays doit rester sur sa ligne, ne pas écouter les voix qui s’opposent à sa politique. Même si les tensions et les tentations d’intervention sont de plus en plus grandes, il faut tout faire pour éviter une guerre où « l’on aurait rien à gagner » (Raymond Aron).

Conclusion :

La Grande Illusion nous renseigne donc autant sur la 1ere Guerre Mondiale en elle-même que sur ses conséquences dans les années 20 et 30 qui sont marqués par un pacifisme. Parfois, on se demande comment et pourquoi les Français ont pu « laisser faire » et tolérer certaines attitudes dans les pays étrangers. Ce film nous permet de mieux comprendre ce pourquoi. Il a marqué grandement l’histoire du cinéma en inspirant notamment La grande évasion