Le Génocide Arménien

 

2015 marque un triste anniversaire, celui des 100 ans du premier génocide perpétré dans l’histoire. Si la Turquie rechigne à reconnaitre la tragédie dont elle a été le théâtre, l’histoire a levé le doute sur la tragédie qu’ont vécu les Arméniens. Hitler lui-même en 1931 s’y réfère dans ces futurs projets d’extermination (« Tout le monde attend un nouvel ordre mondial. Souvenez-vous de l’extermination des Arméniens »). Mais comment en est-on arrivé là ?

L’affaiblissement de l’empire ottoman

L’essoufflement d’un empire

L’empire ottoman en place depuis 1299 connait à la fin du XIXe siècle un essoufflement qui lui vaut le surnom « d’homme malade de l’Europe ». L’une des grandes difficultés est qu’il est justement un empire. Une mosaïque de peuples qui cohabitent. Une véritable mosaïque de peuples.

La société ottomane est aussi divisée entre les musulmans et les dhimmi. Ces non-musulmans sont tolérés dans l’empire mais sont considérés comme inférieurs.

Son affaiblissement profite aussi aux grandes puissances européennes (France, Royaume-Unie, Russie, Autriche-Hongrie et Allemagne). Ces Puissances grignotent petit à petit les marges de l’empire comme l’Egypte.

De nombreux Etats obtiennent leur indépendance comme le montre la carte 1 dans les Balkans. C’est de 2 à 5 millions de musulmans entre 1830 et 1914 qui s’exile et entraînent des modifications dans la société ottomane. Une acrimonie s’installe vis-à-vis des chrétiens et des européens en général qui ont fait imploser l’empire.

En 1878, la Russie attaque frontalement l’empire dans la partie caucasienne. Les accords de San Stefano en 1878 scelle la fin du conflit entre le sultan et le Tsar. Ces accords sont véritablement le point de départ de la haine que vont cristalliser les Arméniens. Ces accords prévoient « la réforme des provinces arméniennes ». L’armée russe qui s’est avancée sans difficultés dans ces provinces espère ainsi les annexer ou créer un Etat tampon comme la Pologne.

Arrêtons-nous un petit peu sur ce territoire. Ces « provinces » sont les 6 vilayets. Des circonscriptions administratives. On parle aussi d’Anatolie orientale ou d’Arménie turque. Une forte population arménienne s’y concentre (1,5 millions). Mais on trouve aussi d’autres foyers de populations arméniennes éparpillés dans l’empire ottoman et dans ses pays frontaliers.

Les Britanniques qui font office à l’époque de « gendarme du monde » ferment les yeux en échange de de la reconnaissance de l’indépendance des Etats balkaniques et de la cessation de Chypre. L’indépendance de l’Arménie est donc sacrifiée contre des gains substantiels. Le Royaume-Uni craint aussi avec la réalisation de son indépendance de voir les Russes l’annexer et s’ouvrir ainsi les porte du Moyen-Orient.

Suite à ces évènements, le sultanat poursuit une politique panislamique pour restaurer son autorité. C’est aussi un moyen efficace de lutter contre les nationalismes qui s’élèvent dans l’empire.

Abdulhamid II et sa politique d’unification

Le sultan Abdulhamid II arrive au pouvoir en 1876 après un coup d’Etat. Son échec face à la crise de 1878 l’oblige à prendre mesure drastique. L’empire est désormais formée de 30% de chrétiens (contre 45% quelques décennies avant). Ces derniers, et plus particulièrement les Arméniens, sont vecteurs de modernités. De cultures européenne ils occupent dans la société des métiers de commerçants et d’artisans.

Abdulhamid décide de s’en prendre à ses populations qu’il considère comme étrangère et qui permettent aux Puissances européennes de s’ingérer dans les affaires de son empire. De plus, perçus comme une nation différente, le sultan redoute que les Arméniens se nationalise et menace l’empire d’éclater de l’intérieur.

De 1891 à 1896 Abdulhamid II ordonne un nettoyage ethnique dans les 6 vilayets. Ce sont 200 000 Arméniens qui sont massacrés et 100 000 « exilés ». Des régiments, les régiments « hamidiés » formés de Kurdes musulmans massacrent les hommes et exilent femmes et enfants.

Cette première étape est importante car les mêmes hommes seront à l’acte quelques années plus tard. De plus un sentiment d’impunité et de légitimité s’installe vis-à-vis de ses massacres. De plus les Arméniens commencent à quitter ce territoire. On parle de diaspora arménienne.

L’avènement du Comité Union et Progrès (CUP)

Les élites souhaitent à tout prix éviter un éclatement de l’empire. N’oublions pas que nous somme à la veille de la 1er Guerre Mondiale. Français, Britanniques, Allemands et toutes les autres puissances européennes sont-elles aussi hantés par l’intégrité de leur territoire nationale. Cet aspects est partagé par tous. Certains préconise le libéralisme pour apaiser les tensions nationalistes, d’autres au contraire l’autoritarisme pour les étouffer.

On observe néanmoins aucune véritable revendication nationalistes. Les dhimmis, qui se sentent discriminé, souhaite une indépendance ou partir vers d’autre pays (ce qui leur est interdit) mais jamais en tant que nation.

C’est donc une rhétorique du « choc des civilisations » entre chrétiens et musulmans qui serait en jeu d’après le sultan et certaines élites.

Le CUP (Comité Union et Progrès) est un mouvement nationaliste turque qui se positionne comme anti-chrétien et reproche au sultan le traité de 1878 et d’avoir négocié avec le Européens. Ces cadres sont principalement formés d’exilés des Balkans, de jeunes et de militaires. Comme on le verra par la suite le comité qui dirige ce mouvement se caractérise par un esprit revanchard et risque-tout. Sa naissance en 1908 d’ailleurs témoigne de cette mentalité.

En 1908 a lieu la rencontre de Reval entre Edouard VII (roi de Grande-Bretagne) et le tsar Nicolas II pour se mettre d’accord sur les « réformes » de la province ottomane de Macédoine. Exaspéré par cette ingérence et de peur d’un nouveau démembrement de l’empire le CUP déclenche un coup d’Etat qu’ils espère voir déboucher sur une véritable révolution. Il se contente au final de libérer les forces politiques du pays et de mettre en place une monarchie constitutionnelle à l’européenne (rappelons que les cadres du CUP viennent des Balkans et ont donc été éduquées aux idées des Lumières et de la Révolution française).

La Une du Petit Journal sur le massacre d’Adana

En 1909 les élites qui s’oppose au CUP alors en place décide de tenter le renverser. C’est la contre-révolution. Se sentant menacé il lance un programme de « turquification » qui passe par l’éducation mais aussi le nettoyage ethnique. La même année lieu le massacre d’Adana qui fait au minimum 20 000 victimes arméniennes. Le CUP parle de « rébellion réprimée ».

Dès lors la haines envers les Arméniens devient un moteur de l’élaboration de la nation turque. Ils cristallisent les rancunes des musulmans envers tout les dhimmi. Les guerres balkaniques (1912-1913) avec les anciennes provinces devenu des Etats-nations ne font qu’amplifier l’animosité des musulmans envers ces Arméniens que l’on croit pas si différents des ennemis à l’extérieur des frontières.

Entre guerre mondiale et génocide

Le déclenchement

Le CUP fait donc tout pour enrayer le déclin de l’empire. Or 80% de l’économie ottomane est aux mains des élites non-musulmanes. La tutelle de l’empire Britannique est trop forte dans le pays au travers de ces derniers. Le traité d’Istanbul en avril 1915 entre Britanniques et Français est un accord sur le partage des 6 vilayets entre les Puissances après la 1ere Guerre Mondiale montre que cette ingérence touche aussi au politique.

Mais c’est la Russie l’ennemi. C’est lui que le CUP redoute puisque son territoire s’étend aux frontières de l’Arménie turque. Le scénario que redoute le CUP s’est de se retrouvé en étau entre une Grande Grèce à l’ouest, la Russie au Nord et une Arménie, état-client de la Russie, à l’est. La déclin de l’empire ottoman, sa dissolution, serait dès lors inexorable. C’est donc une lutte à mort que le CUP envisage avec la Russie. Cette vision n’est pas sans rappeler celle de la France et de l’Allemagne à la même époque. En 1914 une phrase du CUP résume simplement cet état de fait :  » Eux ou nous ».

La guerre apparait donc comme une occasion de régler définitivement tout leur problème. Un risque maximal pour un profit lui aussi maximal. Leur foi dans le progrès et leur précédente expérience de la violence (massacre d’Adana, coups d’Etats …) s’étant déjà révélé payant les conforte dans leur idée.

Le 24 octobre 1914 les Turcs attaquent Odessa. le CUP prétexte une attaque de ses propres navires. Les Turques eux-même croient en ce mensonge. Même le sultan dépossédé de son pouvoir se fît duper. Une union sacré des musulmans dans l’empire ottoman a lieu. Le même mois le CUP attaque l’Iran pour annexer l’Azerbaïdjan où se trouve des turcophones. Mais l’Arménie (turque ET iranienne) empêche l’unification de cet espace national convoité. L’armée rase les villages chrétiens qu’elle rencontre dans son avancée…

 La guerre

En janvier 1915 le ministre de la guerre Enver lance son attaque sur l’Azerbaïdjan. Il tente de asser avec 100 000 hommes les montagnes arméniennes en plein hiver ! Lui aussi bercé par les Lumières, dormant avec des portrait de Napoléon et Alexandre le Grand, se prend pour Hannibal et croit fermement en sa réussite. Mais le froid et les Russes ont raison de lui. Seuls 20 000 hommes reviennent de l’expédition. L’armée ottomane est exangue. C’est la défaite de Sarikamish.

Enver cherche un coupable à son échec. Les Arméniens sont tout trouvés. Après tout, la déroute n’a-t-elle pas eut lieu sur leur territoire ? Les soldats sont accusés d’avoir déserté voir même d’avoir aidé les soldats russes arméniens. Loin s’en faut pourtant. Les officiers reconnaissent leur loyauté. De nombreux officiers arméniens furent décorés pour leur courage. Ironie, Enver lui même ne devra sa vie qu’au courage d’un officier arménien.

Tout les soldats arméniens sont désarmés. Le mythe de « trahison arménienne » est forgée et s’ancre dans l’opinion publique.

Le CUP décide alors de concentrer ses efforts sur l’intérieur. Il faut une nation solide, unifiée pour empêcher les vagues étrangères de démanteler le pays. D’autant que le canal de Suez a été perdue et que les force de l’Entente prépare une attaque sur les littoraux.

On a alors plus de traces de la teneur des réunion du CUP. L’absence de source (détruites par la suite) sont déjà en aveu en soit. Le CUP est confronté a deux solutions possibles dans sa logique :

– le nettoyage ethnique (élimination des Arméniens dans les 6 vilayets)

– génocide (extermination de tout les Arméniens de l’empire).

C’est la deuxième solution qui est choisi. On évite ainsi une migration d’Arméniens du premier foyer qui pourrait découler plus tard sur une rébellion. Ensuite la disparition totale d’Arméniens empêchera purement et simplement l’ingérence d’un autre pays pour des raisons humanitaires. Le sort de plus d’un millions d’hommes, femmes et enfants est désormais fixé en ce mois de février 1915.

C’est le ministre de l’intérieur Talaat qui est chargé de mettre en place la « solution à la question dhimmi et anti-arméniennes sont adoptés:

arménienne ». Des mesures discréminantes anti-

– Réquisition et pillage de leurs biens

– Désarmement des soldats arméniens. Réaffectés dans des « bataillons-ouvriers » (voirie, transport …). Le taux de mortalité y est « normalement élevé ».

– Création d' »Organisation Spéciale » au sein de l’armée formée réfugiés, de musulmans kurdes et de criminels amnistiés en échange de leur participation.

– Mars 1915 : Déportation des villes d’Adana et Dortyöl. Foyer pouvant apparaitre comme de futur lieu de résistance comme l’ont montré les évènements de 1909.

– Fichage des Arméniens.

En Avril 1915 des leaders du parti arménien dashnak sont assassinés. Les massacres s’accélèrent alors dans la provinces de Van. Un résistance s’organise alors. Le Comité s’empresse de faire titrer dans la presse d' »une révolte arménienne » et d’une « insurrection de Van ». Le même mois a lieu le procès du deuxième autre parti arménien (Hentchak) accuser d’avoir fomenter un complot contre le CUP. Si seul quelques hommes plusieurs mois avant ont effectivement nourri ce projet, le parti ne les ont pas soutenu. Mais l’effet en terme de propagande est extraordinaire. Les Arméniens apparaissent comme les véritable ennemis de l’empire ottoman.

Dès 24 mai 1915 les politiques français et britanniques qualifie pour la première fois dans l’histoire ces massacres de « crimes contre l’humanité ».

Le génocide

 

2 millions d’Arméniens sont touchés par la déportation ou les massacres mis en place par Talaat. Les maison et commerces laissé vacants sont réattribués à des musulmans qui connurent l’exil. Militairement la mesure est une catastrophe. L’empire ottoman se coupe de ceux qui aurait pu réapprovisionner l’armée.

 

Tout les échelons de l’Etat du Comité à la police locale en passant par les gouverneurs participe à la déportation massive de la population des arméniennes. Les fonctionnaires zélées ont même droit à des promotions.

Les hommes sont exécutés dans le désert anatolien tandis que les femmes et les enfants sont envoyés en Syrie. La mortalité durant le voyage est de 70%. Certaines personnes sont vendus aux Kurdes durant le voyage. Arrivés en Syrie on installe les survivants dans des camps de concentration qui sont de véritables mouroirs.  Mais le but est bien l’extermination. Talaat l’assume totalement (« Le seul exil possible des Arméniens c’est le néant »). On pourrait ici détailler les conditions barbares dans lesquels les massacres sont perpétrés : crucifixion, abandon aux bêtes dans le désert … Mais ce n’est pas le but de cet article que des détailler les conditions du génocide.

A partir de 1915 Talaat accélère la cadence. Tout les rescapés et déportés doivent être exterminés comme à Deir-ez-Zor. Le ministre cherche à détruire tout témoin. Il déclare lui même « Aucun Arménien ne peut rester notre ami après ce que nous leur avons fait ». 

Dans la société ottomane, ce crime est corruptif. Il créé une solidarité entre tout les trucs qui sont tous coupable par leur adhésion passive à la politique d’extermination mise en place par le CUP.

L’année 1918 est marqué par une autre phase dans le génocide, preuve que le CUP ne cherche pas le nettoyage mais bien a exterminer un peuple. C’est le massacre d’Arméniens hors de ses frontières, notamment en Russie en profitant de la révolution bolchevique de 1917.

Cet épisode tragique de l’histoire se termine en 1918 avec la fin de la 1er guerre mondiale, la fin de l’empire ottoman et la prise de pouvoir par les Jeunes-Turcs et le renversement du Comité Union et Progrès.

Bilan

Pour retenir l’ampleur du drame, deux chiffres simples : de 1,5 millions de victimes, soit 2/3 de la population arménienne.

Mais alors pourquoi la Turquie se refuse-t-elle aujourd’hui à reconnaitre ce génocide ? D’abord parce que l’Etat turque moderne forgé par Mustapha Kemal descend directement du CUP. Ataturk (ou Mustapha Kemal) était en fait très proche du comité. Reconnaître le génocide ce serait rendre publique une facette du fondateur de l’Etat-nation trouble.

De plus la nation turque s’est forgé en opposition aux Arméniens. Sa disparition a permis de définir ce qu’est être turc. D’un point de vue social et politique le génocide est donc le point de départ peu glorieux de la construction de l’Etat et de la nation turque. 

Mais si la Turquie connait des réticences à reconnaitre ses actes, on peut observer un travail de mémoire sur ce sujet. Ainsi en 1990 un mémorial a été érigé à Deir ez-Zor pour commémorer ce tragique épisode. Vestige du passé car en 2014 l’Etat Islamiste l’a abattu.

Enfin, comme le montre son histoire, le CUP par sa propagande habile a permis aux thèses négationnistes d’avoir un terreau fertile pour s’enraciner. Ainsi lors des procès pour extermination très peu de cadres subiront de peine lourde. Seuls ceux condamné par contumaces auront a en subir. Preuve d’une indulgence de leurs successeurs. Comme je l’ai écrit auparavant le CUP eut aussi les moyens de supprimer un nombre important de preuve entre 1915 et 1918. Enfin l’extermination fut telle qu’on dénombre moins de témoins directs, de survivants, que pour l’autre grand génocide du XXe siècle, la shoah. 

Si le génocide arménien est donc une tragédie ancienne son empreinte reste vivace. Elle continue aujourd’hui encore à cristalliser les tensions qui sous-tendent le Proche-Orient.